SPINOZA au Salon des Esprits Libres de mai 18.

S.E.L., Mai 68, Mai 18, Spinoza !

Chers amis,
Spinoza est, avec Épicure et Nietzsche, des plus grands philosophes. Son « Éthique » est un immense livre de philosophie. Notre Salon des Esprits Libres de mai 2018 lui a fait une place d’honneur.
Nous vous proposons, pour aborder Spinoza et « L’Éthique », pour revivre une partie de notre salon, la faire vivre aux absents et pour recadrer l’actualité de Spinoza, trois documents :
Une note de lecture-résumé d’un livre essentiel qui lui-même résume en l’actualisant « L’Éthique ».
Des notes glanées autour de la notion de désir chez Spinoza à partir du slogan de 68 « Prenons nos désirs pour des réalités, croyons en la réalité de nos désirs ».
Un article du Monde "Le cerveau de Spinoza" du biologiste et philosophe Henri Atlan.
Une émission de France Culture sur Spinoza et la psychanalyse.
Bonne lecture.


« Le bonheur avec Spinoza »

de Bruno Giuliani. Edition Almora. 8,5€
L’Éthique reformulée pour notre temps. Ed Almora]. 8,5€.
NOTE DE LECTURE-RÉSUMÉ.
Chers amis, voici une note de lecture, sous forme de résumé, de ce qui est une version simplifiée et modernisée, contemporaine de « L’Éthique » , le précieux et considérable livre philosophique dans lequel Spinoza répond à la question « Comment bien vivre, non seulement individuellement mais tous ensemble ? ». Naturellement je vous conseille vivement, et le mot est ici choisi, de faire du livre de Bruno Giuliani votre livre de chevet afin de faire de L’Éthique votre livre de vie.

« Spinoza est peut-être le plus grand philosophe de l’Occident, mais il est si difficile à lire que très peu arrivent à le comprendre. Voici son Éthique rendue enfin accessible a tous dans une version simplifiée et modernisée enrichie de précieuses explications et de nombreux exemples. Reformulant l’Éthique dans le sens des sagesses non-duelles, Bruno Giuliani met en lumière l’intuition la plus révolutionnaire de l’œuvre, souvent incomprise de ses lecteurs, à savoir que le véritable sens de Dieu - c’est-à-dire la nature - est en réalité la Vie. Accompagnant le lecteur tout au long de l’ascension spirituelle qui va de la souffrance de l’ignorant à la liberté du sage, il montre comment se libérer des illusions de la morale et s’éveiller à la grâce de l’amour par la seule compréhension de la vérité. L’Éthique apparaît alors clairement pour ce qu’elle est : une extraordinaire pédagogie du bonheur dont la méthode est la thérapie de l’affectivité par l’éveil de notre intuition. Plus nous comprenons nos affects comme des expressions nécessaires de la Vie, plus nos passions se transforment en vertus et plus nous devenons libres, aimants et heureux, jusqu’à la plus haute béatitude. Une invitation magistrale à éveiller notre cœur à l’unique source du bonheur et au sens même de l’existence : la culture de la joie. » Quatrième de couverture.

"Un livre essentiel qui a le mérite de rendre accessible la philosophie de Spinoza" Frédéric Lenoir

Partout où Spinoza parle de « Dieu » ou de « nature » nous le remplaçons par le concept de « Vie ».
Philosophie intuitive de la vie, vitalisme.
« Sache que tu es divin, simplement parce que tu es toi même, en tant qu’esprit unique, l’expression finie de la puissance infinie de la vie. »
La peur, affect passif, nous maintient dans la servitude et la soumission sur le plan politique et spirituel car notre éducation a réprimé notre spiritualité et notre capacité à réaliser nos désirs selon la raison avec la lumière de notre intuition de notre érotisme naturel.
Chacun peut percevoir la nature dés qu’il s’abandonne à la méditation, à la danse ou à l’amour. Prodigieuse expérience que « se sentir être la vie infinie ». Le sentiment d’être un moi séparé disparaît, apparaît l’unique et éternelle présence du tout. Enthousiasme pour l’éternité du présent qui nous affranchit de tout espoir de vivre autre chose que ce qui se donne.
Pas de différence entre Dieu, la nature, la vie et moi, entre transcendance et immanence, entre être et paraître, entre temps et éternité, entre corps et esprit. Tout ce qui arrive est divin, naturel, la distinction entre profane est sacré se dissout.
Le monde est parfait, « Dieu », la « Vie » est tout. Panthéisme. La vie n’agit jamais en vue d’un but à atteindre. La vie est a elle même son propre but qu’elle atteint sans cesse. Ni bien ni mal dans la nature. Adhérer à une morale est un obstacle à l’Éthique.
L’esprit humain n’est pas la production d’un cerveau, matérialisme, ni la propriété d’une âme crée par un dieu transcendant et associée au corps, idéalisme. L’esprit humain est l’expression particulière de l’esprit infini de la « vie » dans un corps singulier, le corps humain. Sagesse vitaliste.
Passions : affections du corps qui augmentent ou diminuent notre puissance d’agir.
Vertus : affects actifs qui accompagnent la pensée adéquate et qui a pour origine la compréhension intuitive des choses par la raison. Acte d’amour, légèreté et allégresse, grâce.
Vertu = sagesse = aptitude à comprendre, savoir et savourer, jouir. Agir librement en toute circonstances dans la joie et le bonheur de tous.
Philosopher : travailler à augmenter sa sagesse en transformant ses passions en vertus.
Le malheur vient si on agit selon ses opinions plutôt que selon sa raison.
Deux espèces de vertus : la fermeté, faire effort pour être sage et heureux animé par la raison ; la générosité, aider les autres à être heureux par l’amitié animé par la raison.
Le courage rassemble fermeté et générosité par amour de la « Vie ».
Sortir du conditionnement moral, des coutumes, des habitudes et des religions pour la libération spirituelle et affective.
La force d’âme qui respecte l’appréhension pour demeurer dans la joie en écartant les dangers et en cultivant les ressources est une vertu majeure : la prudence.
L’esprit se réjouit s’il conçoit les idées adéquates, s’il est actif.
L’esprit fait l’effort de persévérer dans son être c’est à dire de désirer.
Le désir est l’essence de l’homme. Animé par une affection dont la cause est extérieure c’est une passion. Déterminé par une affection de sa propre nature et la puissance de la vie ce désir est une action, une vertu.
Liberté : joie de vivre en accord avec le monde en agissant selon la puissance créative de la vie.
Le moyen de parvenir au bonheur est de développer la puissance de notre raison et d’apprendre à utiliser notre intelligence dans le sens de notre désir pour réaliser notre essence.
Dans la réalité : ni perfection ni imperfection, ni bien, ni mal. Nous concevons de l’amour pour la réalité quand nous la percevons adéquatement, y compris la pire réalité.
Non pas changer le monde mais développer nos idées vraies pour mieux percevoir la perfection de la réalité, agir dans la vertu et en éprouver de la joie.
Liberté : comprendre ce qui est bon pour nous, connaître notre essence, notre vrai désir.
Bonheur, réaliser son désir, joie venant de la connaissance de son désir, de son essence. La connaissance vraie de soi = vertu. Développer raison et vertu. Limiter opinions et passions.
Notre être fini n’est qu’une manifestation de l’être infini, de la Vie, une puissance divine.
Nous sommes vivants, c’est à dire puissants, parfaits, divins, naturels, bons.
Les hommes libres œuvrent au bonheur de la société sans rien attendre en retour.
L’éthique invite à développer la démocratie et la philosophie.
La colère et l’indignation ne peuvent jamais être bonnes. La tempérance est vertueuse.
Cultiver sans retenue mais aussi sans excès les activités ludiques, hédonistes, érotiques.
La morale est une impuissance composée de passions de peur, de remord et de honte. La vraie moralité ignore la morale sociale.
La motivation des actions qui naissent de la raison n’est pas extérieure mais vient de l’intérieur et exprime la perfection de notre essence. Désirs raisonnables. Manière de vivre indépendante du temps. Prise de conscience de l’existence éternelle de notre essence. Joie divine.
« Parce qu’il ne pense qu’à la réalité, à ce qui est utile, à ce qui le met en joie, l’homme libre ne pense rien moins qu’à la mort. Sa sagesse est donc une méditation de la Vue, et non de la mort. Cela ne signifie pas qu’il oublie le caractère éphémère de la vie humaine, ben au contraire, car il est parfaitement conscient du tragique de l’existence et sait que toute chose finie est éphémère ? Cela signifie qu’il est entièrement concentré sur la perfection du réel qui existe et qu’il n’accorde pas d’attention à tout ce qui n’existe pas ou pourrait exister, autrement dit à l’irréel. Pour le dire autrement le sage est un être pleinement vivant dont l’esprit est pleinement actif et les actions vertueuses, c’est pourquoi il semble tellement puissant et rayonnant qu’on considère souvent qu’il dépasse la condition humaine pour accéder au statut de dieu qu’on vénère et admire comme un être qui a réalisé sa perfection, alors qu’il est simplement pleinement humain. » Le bonheur avec Spinoza p. 251 Bruno Giuliani.
Celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté s’efforcera de connaître les vertus et les causes qui les produisent de manière à remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naitre. L’homme libre ne désire plaire qu’a lui même.
Transformer chaque passion en vertu et chaque occasion de tristesse en source de joie.
Transformer notre affectivité dans le sens de l’amour absolu par l’imagination et la raison.
Etat amoureux envers la Vie.
La béatitude est un bonheur pur. Intuition directe de l’être infini. Science intuitive de la nature.
Eternité essentielle au sein de l’être infini, esprit éternel non lié au corps et aux affects.
Nous sommes une modalité d’être de la Vie que l’on peut nommer « Dieu » ou « la nature ». Expérience d’être éternel, de la Vie absolue et éternelle, joie idem. Libéré de tout finalisme et de toute morale. Aucun but, aucun modèle.
Dire que l’esprit se conçoit comme éternel c’est dire qu’il se perçoit comme existant hors du temps et de l’espace. Joie d’être tout. Intuition de l’être. Béatitude d’être la Vie.
Jean-Pierre.


« Prenons nos désirs pour des réalités, croyons en la réalité de nos désirs ».

Slogan de 68 bombé dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne et notes autour de la notion de désir chez Spinoza.
Pour Spinoza le désir est l’essence de l’homme. Le désir est l’humanité même. Le désir, pulsion vitale essentielle à la vie, condition nécessaire d’un bonheur positif et en mouvement. Lacan conclut son Séminaire sur L’éthique de la psychanalyse par ceci : « Ne pas céder sur son désir. »

1. Le désir comme pulsion de vie :
a) Deux facettes du désir.
Ne voir dans le désir qu’un manque, c’est ne voir, façon Platon et Schopenhauer, qu’une partie des choses. Pour désirer, il faut certes manquer, chose négative, mais il faut aussi désirer activement l’objet qui fait défaut, et ici le désir peut être riche, complexe, poussant l’être désirant à désirer, et alors on le voit plus positif.
b) Le désir essence, nature de toute chose. Nous désirons donc nous sommes.
Spinoza affirme qu’il est l’expression de notre puissance. La première propriété essentielle d’une chose, d’un être est le désir. Le désir est ce sans quoi une chose ne peut pas être. Sans le désir, rien ne pourrait continuer à exister : toute vie cesserait d’être, tout être cesserait d’exister. Spinoza affirme « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » Ce qui est donc essentiel à une chose, à savoir le désir, est ici nommé : l’effort pour persévérer dans son être, le Conatus. Vivre c’est demeurer actifs, poser notre désir d’exister, qui est notre essence sans quoi nous serions morts, mais qui est aussi notre puissance, qui nous permet de continuer à vivre. Nous sommes continuellement impliqués activement dans l’existence, car nous ne pourrions exister si nous n’affirmions pas notre désir de vivre.
Avec Spinoza, le désir n’est pas aboli par quelque satisfaction finale, définitive, mais nous sommes de part en part traversés par le désir, tant que nous vivons. De ce fait, nous ne sommes pas plongés dans une spirale sans fin de l’insatisfaction souffrante et de la satisfaction déçue et ennuyée, contrairement à la conception de Schopenhauer, romantique devenu nihiliste, mais nous sommes pris dans l’intensité désirante qui est l’intensité même de la vie.

2. Le désir, intrinsèquement, n’est pas souffrance, mais joie, bonheur :
a) Conception spinozienne du bonheur, et relation avec le désir.
Les affects de joie non passifs sont les moteurs et les résultats d’une augmentation de notre puissance, tandis que les passions tristes, tristesse, haine, douleur, crainte, sont les moteurs et résultats d’une diminution de notre puissance. Spinoza ne conçoit pas le bonheur, ou la joie, comme devant être quelque chose de négatif, c’est-à-dire comme devant être une simple absence de souffrance, un repos, une tranquillité. Il considère, à l’inverse de Schopenhauer, qu’il est possible d’obtenir un bonheur qui est joie positive, augmentation de notre puissance, accroissement de soi, épanouissement intense. Il fait du désir, moyen par excellence de nous développer, en tant que pulsion de vie, en tant que puissance en acte, une condition du bonheur, de la joie.

b) Les désirs néfastes, tristes non conformes à l’essence du désir.
Avec Spinoza, si le désir, en tant que désir de continuer à vivre, est intrinsèquement joie et bonheur, dans la mesure où le sentiment de se sentir exister est lui-même joie et bonheur, il existe néanmoins certains désirs qui diminuent notre puissance d’agir, qui nous amoindrissent, qui entretiennent notre tristesse et notre malheur. Ces désirs ne sont pas conformes à l’essence du désir, qui est puissance, et il faut savoir les transfigurer, les transformer en désirs de vie, les rendre conformes à la nature qui devrait être celle de tout désir.

c) Transformer les passions tristes en passions joyeuses.
L’éthique de la vie, repose sur cette distinction et sur l’idée qu’il faut rechercher les passions joyeuses et transformer les passions tristes en passions joyeuses. Tous les désirs, mêmes négatifs, possèdent un élément de joie, de puissance à révéler. Les désirs excessifs, tels que la gourmandise ou l’ivrognerie, si on les comprend dans leur dimension joyeuse et active, peuvent se transformer en désirs modérés et conformes à notre nature. Voyons le bon côté des choses pour être déterminé à agir par un affect de joie.

d) Connaître l’essence adéquate de nos désirs, pensée de la vie, et non de la mort.
Spinoza s’oppose aux philosophes classiques pour qui philosopher, c’est apprendre à mourir (Platon, Montaigne), et qui recommandent de méditer la mort (Stoïciens) : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. » Le désir comme étant tendu vers une satisfaction finale et définitive est un désir de mort, un désir de ne plus désirer, de ne plus vivre. En outre, ce désir souffrant nous entraîne vers une logique circulaire et infinie du manque, car nulle satisfaction n’est vraiment finale, nulle satisfaction n’est vraiment satisfaisante dans ce contexte. Ce désir, dont on n’a pas une connaissance adéquate, nous rend tristes : nous ne reconnaissons pas, dans ce désir, l’essence même de tout désir, qui devrait être liée à la joie, à la puissance et au bonheur. Satisfaire un désir vengeur ou colérique, ou satisfaire des désirs immodérés tels la gourmandise et l’ivrognerie, c’est faire l’expérience de la mort dans la vie : après avoir battu l’individu contre qui nous sommes en colère, après avoir mangé jusqu’à satiété, bu jusqu’à l’ivresse, nous pouvons nous sentir comme morts, éteints, anéantis. Et nous chercherons avidement un nouveau désir pour esquiver ce sentiment d’abattement, lequel nouveau désir nous entraînera vers une nouvelle petite mort, une nouvelle extinction, un nouvel anéantissement. Mais cette mort permanente dans la vie, cette extinction, cet anéantissement indéfiniment renouvelés, Spinoza nous incite à les transfigurer, à les rendre plus conformes à la joie même d’être en vie ; il nous incite à modifier leur nature de telle sorte qu’ils soient analogues à une pulsion continue, à une intensité continue où il n’y a plus de rupture déprimante et décevante. Remplacer la colère par la bienveillance, c’est par exemple remplacer un désir tendu vers une satisfaction finale toujours insatisfaisante, à savoir la destruction totale de "l’ennemi", par un désir de demeurer continuellement, intensément, auprès de l’ami, sans quête de satisfaction finale. Un vivant supprime la mort dans la vie, la question de la mort n’est plus une question qui le concerne : elle lui est totalement étrangère.
Vivre c’est désirer continuellement et positivement la vie, c’est être joyeux, heureux de posséder ce que l’on possède, c’est ne pas avoir la moindre idée de ce que peut signifier la dépossession, la mort, l’extinction du désir, c’est ne jamais faire l’expérience de la mort, qui ne nous concerne pas.
Platon, Montaigne ou les Stoïciens font de la méditation sur la mort une tâche essentielle pour le philosophe parce qu’ils ne dépassent pas le désir comme manque, tourné vers une satisfaction définitive et déprimante, impliquant l’expérience de la petite mort.
3) Le désir est puissance, joie, dans la mesure où il est un désir créateur :
a) Le désir précède les valeurs.
Selon Spinoza, Nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est bonne, nous jugeons qu’elle est bonne parce que nous la désirons. C’est parce qu’un individu désire d’abord un autre être qu’il va considérer ensuite qu’il est une belle personne, une personne désirable. Par delà le bien et le mal, hors morale, le désir est créateur des valeurs, il pose les valeurs.

b) Le désir, en tant qu’il précède et crée les valeurs, peut être une joie, une condition du bonheur.
Le désir n’est pas nécessairement un manque obstacle au bonheur, mais est avant tout le désir de posséder ce que l’on possède, de vivre intensément ce qui est vécu, dans la joie et le bonheur. Dans le cadre d’un désir amoureux, si l’être désiré est associé à une valeur antérieure et extérieure au désir, transcendante, à l’amour idéal avec un grand A, alors nécessairement l’amant(e) est souffrant(e), éprouve le manque : car cette valeur indépendante de son désir s’impose à lui ou à elle, comme une fatalité qu’il ou elle n’a pas choisie, comme manque, souffrance et malheur. En revanche, si le désir crée lui-même la valeur, si l’amant(e) comprend que c’est son propre désir qui embellit l’être désiré, qui le rend digne d’amour, alors le désir est déjà satisfaction, bonheur, joie, quand bien même cet être ne serait pas encore pleinement "possédé" : car l’amant(e) comprend qu’en désirant, il ou elle crée une nouvelle réalité, à savoir la beauté de l’être désiré, et que cette réalité lui appartient en tant qu’elle est sa création. On jouit d’une intensité créée par soi.
Le désir d’une vie intense est la création en acte d’une vie intense. Désirer la vie intense, c’est déjà la posséder puisque le désir en se manifestant crée son objet, crée la vie intense.
Faire du désir une puissance, une joie intérieure à la vie, un bonheur positif et dynamique, suppose d’affirmer la possibilité de créer des valeurs intérieures à la vie, suscitées par le désir de vivre lui-même, et donc de nier l’existence de valeurs transcendantes, antérieures et extérieures à la vie, au désir et à la joie. Nous possédons ce qui paraît nous manquer constamment. Nous nous appartenons à nous-mêmes, et ce jusque dans le désir, qui peut faire notre bonheur. Nos affects néfastes, tels la colère, la vengeance, la cruauté, la peur, ainsi que nos désirs excessifs, tels l’avarice, l’ivrognerie, si nous comprenons qu’ils nous appartiennent en propre, et qu’ils devraient de ce fait ne plus nous faire souffrir, se transforment alors en désirs conformes à l’essence du désir, et deviennent amour, pardon, bienveillance, quiétude, goût raffiné. L’illusion selon laquelle certaines valeurs transcendantes s’imposent à nos désirs fait que nous désirons mal, dans la souffrance. Si nous comprenons que notre désir crée les valeurs et possède les valeurs qu’il crée, alors nous supprimerons les désirs néfastes et immodérés.

Le désir est synonyme de vie. Spinoza rompt dans l’Éthique avec les théories qui stigmatisent le désir comme la menace principale à la fois pour la nature humaine et pour l’acceptation du sens profond de l’existence. Dépassant l’opposition irréductible des passions et de la raison, il montre que le désir peut aussi être à l’origine de sentiments positifs qui justifient dès lors son utilité.
Le désir est l’essence de l’homme. C’est une erreur de considérer le désir, au sens large incluant les appétits et les volontés, comme contre nature. Comme il procède de la substance vitale ou divine à l’origine de toute chose, il est forcément naturel. Le désir est l’état d’esprit, l’affect, le plus fondamental de l’être humain. Il s’écarte donc d’un cercle vicieux entretenu par le manque. « Le désir est l’essence même de l’homme, en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose ». Cette conception se comprend par rapport à l’instinct de préservation et de déploiement de la vie qui habite l’individu. Il existe dans l’homme une véritable puissance d’exister encore et toujours plus, tant sur le plan physique que mental. C’est le conatus, « effort » en latin, la force présente en toute chose vitale qui la fait persévérer dans son être et dans son propre accroissement, source de joie pour le sujet.
Désir souverain. Aucun objet, aucun individu, aucune action, aucune situation, etc., n’est désirable en soi, puisque c’est toujours le conatus qui crée la désirabilité en parant la chose désirée de propriétés fantasmées par le sujet. Le désir de l’homme ne naît jamais d’un jugement rationnel, mais c’est au contraire ce jugement en apparence rationnel, en réalité un discours irrationnel de légitimation, qui naît du désir. Le désir outrepasse bien et mal, car il n’est que bon ou mauvais, c’est-à-dire utile ou nuisible au sujet qu’il anime. Par exemple, si la musique adoucit la mélancolie, elle fait empirer la tristesse et est sans effet sur le sourd. L’importance cardinale du désir en fait un des trois affects primaires avec la joie et la tristesse, une trilogie dont découlent, par composition, tous les autres états psychologiques plus particuliers : espérance, crainte, désespoir, etc.

Désir spirituel. Il ne s’agit pas de désirer ce qui manque. Il s’agit de désirer ce que l’on possède, à savoir la vie. De devenir ce que l’on est, de persévérer dans son être.
Réguler le désir par la raison. S’il défend son caractère naturel, Spinoza évoque le risque qu’à l’instar de tous les affects, il conduise l’homme impuissant à le maîtriser dans un état de servitude. Or, la volonté humaine est bien incapable de s’opposer à la puissance du conatus à l’œuvre dans le désir. L’individu ne doit pas devenir l’esclave de ses passions. Il peut opposer ses affects les uns aux autres afin qu’ils se neutralisent. Par exemple, la tentation de commettre un vol est généralement contenue par la crainte de la punition. C’est dans l’usage de sa raison que réside le contrôle du désir. « Chacun, a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects d’une façon claire et distincte sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte qu’il ait moins à les subir ». La raison permet de comprendre son désir pour contenir l’expression sans frein du conatus. Elle peut substituer aux affects spontanés des affects modérés ramenant le sujet à la quête du bon et de l’utile. Pour Spinoza, l’esclavage consiste dans l’abandon au désir, tandis que la liberté consiste à le soumettre à la raison.


Le cerveau de Spinoza

Le biologiste et philosophe Henri Atlan relit "L’Éthique" à la lumière des récents résultats des sciences cognitives.
Spinoza est à la mode. Celui dont Hegel raillait la " splendeur orientale " et dont Heidegger prononçait à peine le nom est aujourd’hui un totem des nouvelles radicalités, un ultra-contemporain. Cette popularité laisse rêveur, quand on sait que ce penseur amstellodamois (1632-1677) n’a produit qu’une œuvre relativement brève, qui aurait fort bien pu être rangée dans le corpus des " petits cartésiens ", malgré d’autres influences (celle de Maïmonide par exemple). Un coup d’œil à ses traités politiques, loin de révéler en lui un prérévolutionnaire, montre qu’il perpétue l’attitude hautaine des classiques vis-à-vis d’un peuple considéré comme indécrottablement empreint de superstitions, plus à contenir qu’à affranchir, et que, quand il théorise la liberté de penser, il ne la destine qu’à une poignée de philosophes. Ses œuvres principales nous mènent donc loin de Nuit debout et des insurgés qui ont fait de Spinoza un drapeau.
En France, l’école spinoziste est ancienne. Depuis l’excellent commentaire de l’Ethique dû à Martial Guéroult (1891-1976 ; Aubier, 1968-1974), certains tenants de la " pensée critique ", Gilles Deleuze au premier chef (Spinoza et le problème de l’expression, Minuit, 1968), se sont penchés sur cette philosophie. La réflexion s’est déplacée, au XXe siècle, vers une interprétation centrée sur la politique. Elle est menée par les anciens élèves de Louis Althusser, marxistes ou postmarxistes, comme Pierre Macherey ou Etienne Balibar. Le livre que publie ce dernier en est une -illustration. Intitulé Spinoza politique. Le transindividuel (PUF, 576 p., 27 €), ce recueil d’articles étudie, entre autres, la " crainte des -masses " chez Spinoza, et la gestation de l’idée démocratique par la limitation du pouvoir de l’Etat qu’on peut puiser, selon Balibar, dans ces textes suffisamment énigmatiques pour accueillir toutes -sortes de lectures).
La nature et l’esprit sont d’un bloc
Le nouvel ouvrage du biologiste et philosophe Henri Atlan (né en 1931) a l’avantage de nous en proposer une qui nous éloigne de la politique pour nous plonger au cœur des neurosciences. Elle est d’autant plus inattendue qu’à la différence de ses contemporains Descartes, Robert Boyle, Pascal ou Leibniz, Spinoza a eu un apport à la science de son temps assez mince, voire inexistant. Mais, pour Henri Atlan, si Spinoza est actuel, il le doit à sa métaphysique, développée dans son livre posthume et majeur, l’Ethique. Le moule des concepts spinozistes s’adapterait adéquatement au développement récent des " neurosciences cognitives ". Car l’idée spinoziste selon laquelle la nature et l’esprit sont d’un bloc, ou d’une substance unique, doit permettre de surmonter les impasses héritées de Descartes, dont le dualisme de la pensée et la matière entre en -contradiction avec le processus de naturalisation de l’esprit humain en cours dans la biologie contemporaine.
" Qui se laisse comme “prendre par la main” sur le chemin indiqué " par Spinoza " ne peut donc pas négliger la compréhension claire et distincte de ce que nous apporte l’accumulation de connaissance de phénomènes mentaux avec leurs corrélats corporels ", estime Henri Atlan. Et il le prouve par un commentaire souvent technique mais toujours clair, croisant la recherche la plus pointue sur le cerveau avec une analyse fouillée de l’Ethique. Il s’agit de renvoyer dos à dos une idéologie néo-matérialiste, pour laquelle tout se réduit au cerveau ou à l’ADN, et son opposé, un idéalisme irréductible, allergique à toute interprétation mécaniste du vivant, parfois au profit du créationnisme et de l’intelligence design (qui postule la présence d’un dessein divin lové jusque dans les molécules).
Pourquoi Spinoza nous fait-il échapper à cette polarité stérile ? Parce que sa thèse de l’unicité de la " substance " (Dieu ou la nature), d’où procède une infinité d’attributs dont nous ne connaissons que deux, la matière et la pensée, présente les faits mentaux comme deux faces d’une même réalité observée de deux points de vue, psychique ou corporel. Tout divers qu’ils soient, il y a entre eux une " identité synthétique " (expression empruntée à la thermodynamique, qui signifie qu’une même grandeur peut se traduire de façon différente).
Le " nouvel inconscient " cérébral
Contrairement à une opinion bien enracinée, mais qui semble perpétuer le dualisme entre pensée et matière, il n’y a pas chez Spinoza de " parallélisme " ; du reste, l’expression est de Leibniz (1646-1716). Affirmer que l’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses n’implique pas qu’il s’agisse d’éléments hétérogènes -miraculeusement en harmonie : il s’agit bien d’un même objet abordé sous deux perspectives. De même, le " nouvel inconscient " cérébral porté par les sciences cognitives s’incarne-t-il autant par notre cerveau que par notre système immunitaire. Cette affinité élective du spinozisme avec ces dernières l’érige en tout cas, sur un mode plus convaincant que certains de ses usages politiques, en clé de notre modernité.
Nicolas Weill - Le Monde Mai 18


Pourquoi les psychanalystes devraient lire Spinoza]
La philosophie de Spinoza comme la psychanalyse relèvent d’une éthique du désir, concept clé pour l’une et pour l’autre. Elles se rejoignent dans la thèse que l’homme n’est pas "causa sui", autrement dit, il méconnait ce qui cause son désir…

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?